Fabienne MOTTO EI
Psychologue à Meyzieu

"geste professionnel" ou "geste métier" ?


J'ai toujours été impressionnée par le geste mis en oeuvre par un professionnel dans son activité et en particulier dans le monde de l'artisanat. Je le trouve beau, puissant. Il semble équivaloir à un langage, à une codification qui lui est propre et qui permet d'aboutir à la mise en forme d'un produit qui émerge progressivement sous nos yeux. L'humain semble alors faire corps avec son instrument avec une certaine aisance, fluidité. Derrière cette apparente facilité, j'ai trouvé intéressant de déployer ce qui pouvait se cacher. C'est l'objet de cet article. Comment définir un geste professionnel ? Est-ce qu'il est équivalent au geste métier ? Quel potentiel de développement peut-il recéler ?

Comment définir le geste professionnel ?

Le geste professionnel se déploie dans un contexte d'activité professionnelle. Cette notion est une entité complexe dans la mesure où elle fait intervenir plusieurs dimensions : individuelles et collectives, biomécanique, cognitive et psychosociale. Afin de clarifier mon propos, je vais faire appel ici à plusieurs perspectives qui sont celles de l'ergonomie, de la clinique de l'activité et de la psychodynamique du travail.

En ergonomie, si nous trouvons des définitions différentes selon les auteurs, ces derniers s'accordent sur la complexité de la notion qui ne peut se réduire à son seul aspect biomécanique (De l’ébarbage traditionnel à l’usage d’un cobot : analyse du geste professionnel dans un objectif de prévention des troubles musculo-squelettiques, Clara Schoose, 2022).

Pour comprendre le geste professionnel du point de vue ergonomique, je vais me référer ici à la définition de Vézina (2001) que je trouve particulièrement intéressante car elle est contextualisée à l'activité dans laquelle le sujet met en oeuvre des régulations pour maintenir un équilibre entre sa santé et sa performance. Selon Schoose (2022), "Dans sa proposition, l’aspect physique comprenant la dépense énergétique associée et l’hypersollicitation biomécanique (postures, composante statique et dynamique, composante temporelle, intensité…) est associé à l’aspect mental avec, entre autres, le recueil et le traitement d’information, la planification et la gestion et à l’aspect social avec des notions de communication et d’entraide… Cette approche soutient un mécanisme de promotion de la santé qui vise à concilier une logique de réduction des expositions aux facteurs de risque de TMS avec le développement de possibilités d’influence de l’opérateur sur sa situation de travail – au travers du geste qu’il a élaboré".

En clinique de l'activité, on distingue mouvement, geste et automatisme (EQUIPE PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL ET CLINIQUE DE L’ACTIVITE, Clot). Ce sont trois aspects d'une même réalité psycho-socio-physiologique. Voyons de plus près comment ils s'articulent. Dans cette perspective, il n'y a pas de mouvement sans motif. Le mouvement s'incarne sous la forme de gestes ou d'une succession de gestes dont les processus dépendent de la représentation d'un résultat. Et enfin, tout geste est composé d'automatismes accomplis par des modes opératoires via la mise en oeuvre de moyens. Pour Clot : "Ces moyens d'accomplissement du geste sont élaborés socialement et demandent généralement au sujet un apprentissage. De fait, le développement du geste est gouverné par deux régulateurs : i) le processus d'automatisation, sous l’influence de l’efficience, permet la production des automatismes ; ii) la synthèse du geste et des automatismes, sous l’influence du sens, organise la production d’un mouvement."

Jean-Luc Tomás propose la définition suivante (L’analyse psychologique du développement des gestes professionnels : une perspective pour la prévention des TMS ?, 2013)  : "Nous pouvons définir le geste comme une entité psycho-socio-physiologique assurant la succession des contractions musculaires guidée par un but conscient, permettant le déplacement de segments corporels impliqués dans l’action en cours. Les automatismes, quant à eux, réalisent l’intégration de différents niveaux psychophysiologiques autorisant les régulations les plus fines de l’action motrice. Enfin, le mouvement toujours adressé à un ou plusieurs destinataires, est la composante la plus subjective. Il réalise la synthèse de la posture et de l’attitude du sujet dans un milieu donné.".

Pour la psychodynamique du travail, le geste professionnel est une façon d'engager son corps et sa subjectivité dans une activité. Il a donc à voir avec l'identité professionnelle. L'identité professionnelle est médiatisée par le travail, par la technique, par le geste professionnel. Ce dernier peut s'apparenter aussi à une modalité d'inscription du sujet dans un collectif. Selon Schoose (2022) : "Pour Pezé (1998), les gestes réalisés durant le travail ne sont pas seulement des enchaînements musculaires. Ils sont aussi des actes d’expression de la posture psychique et sociale".

Or, la dynamique de l'identité met en relation trois pôles : l'Ego, le Réel et Autrui. Le sujet ne peut construire son identité professionnelle que si les trois restent liés. Pour être conforté dans son identité, le sujet a besoin du regard de l'autre et de conserver le lien avec le réel. Deux jugements réalisés par le sujet lui-même, à la fois d'utilité (porté par la hiérarchie, les clients) et de beauté (les pairs), permettent d'évaluer si l'identité professionnelle vacille ou non. Selon Schoose (2022) : "L’individu a besoin de voir son travail, ses gestes professionnels, reconnus comme performants, utiles, singuliers, esthétiques par ses pairs (Pezé, 2002).".

L'identité professionnelle semble donc inséparable de actes réalisés par le sujet. Selon Dejours et al. (Comprendre la résistance au changement, 1994) : "Cette dynamique de l'identité permet de saisir comment la technique mobilise toujours des enjeux d'identité et réciproquement comment la conquête de l'identité et la recherche de la reconnaissance par autrui impliquent toujours un rapport avec le réel, médiatisé par une technique.".

Les rapports entre geste métier et collectif de travail

La dimension collective peut être aussi intégrée au geste. Voyons comment.

La clinique de l'activité distingue le geste professionnel du geste métier. Le geste métier renvoie au "genre professionnel" (Clot, 2008) défini comme un stock de manières de faire et de s'y prendre dans un contexte professionnel donné, une mémoire professionnelle collective sur laquelle le travailleur va pouvoir s'appuyer pour travailler de façon efficace.

Afin de mieux comprendre la distinction entre geste métier et geste professionnel, je cite ici un passage de l'article de Jean-Luc Tomás, Pascal Simonet, Yves Clot et Gabriel Fernandez (Le corps : l'oeuvre du collectif de travail, 2009) :  "Quant au contexte, la réalisation d’un geste dans un cadre professionnel ne suffit pas à le faire suivre de l’appellation « métier ». Un geste professionnel peut, par exemple, transgresser les règles du métier et ne pas s’inscrire dans les manières de faire du « bon boulot » reconnues par les professionnels.".

On voit bien ici dans le geste métier la dimension collective. Le travailleur s'étaie sur le genre qui est lui-même issu du collectif de travail via les disputes professionnelles entre travailleurs, ce qui lui permet de faire face aux dilemmes qu'il rencontre dans le réel. Le travailleur novice l'acquière progressivement lors de son intégration dans son milieu professionnel, via la transmission, l'imitation et l'apprentissage, auprès de ses collègues de travail.

Dans le travail collectif, en comparant les différentes manières de faire la même chose et via les contrastes, différences, rapprochements, le travailleur peu à peu va pouvoir s'approprier ce geste métier et développer son propre style. Il sera en mesure à son tour alors par les controverses d'agir sur le collectif.

Le potentiel de développement du geste métier

Le geste métier dans l'activité vient réunir l'individuel et le collectif, le travailleur (via son corps) et le genre, le collectif. En effet (Clot, 2008), l'activité est médiatisée (par le collectif de travail, par le genre professionnel) et médiatisante (elle met en lien les objets du monde, autrui et le sujet lui-même) via les instruments génériques.

Pour la clinique de l'activité (Clot, 2008), le travailleur s'appuie sur le genre métier, sur le geste métier, pour faire face aux difficultés qu'il rencontre dans le réel du travail. De cette manière, le novice gagne en pouvoir d'agir, il peut se développer et développer son activité.

La mémoire transpersonnelle du métier, le genre professionnel, ne sont pas clos. Le genre pour être une source de développement doit rester vivant. Pour ce faire, il est nécessaire que le travail collectif entretienne l'histoire du collectif de travail via la dispute professionnelle. En effet, via cette dernière les variantes entre les styles individuels coexistant entre travailleurs du même genre professionnel génèrent de nouvelles règles du genre. Tout cela contribue à poursuivre l'histoire du collectif et à garder le métier vivant.

Enfin, le travailleur devenu aguerri, pourra transmettre à son tour le genre qu'il a intégré, le collectif qu'il a en lui-même, sur lequel il peut s'appuyer pour agir efficacement.


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